Nous avons été interpellés par le biais de vos commentaires sur la récente mise en place de l’opération « voisins vigilants » sur Marseillan.

Ceux qui ne seraient pas encore au courant ont au moins vu fleurir ça et là, autour du Moulin Vert, (derrière et autour de la salle polyvalente, pour résumer) des panneaux à gros yeux sur fond jaune.

 

PROTECTION_VOISINS_VIGILANTS

 

On ne parle bien d’un sujet que si on le connaît. Ainsi, nous nous sommes procurés la convention prête à être signée entre la ville et la préfecture validant l’opération « voisins vigilants », nommée « participation citoyenne » dans le texte.

 

Que dit cette convention ?(1)

Elle précise les buts de cette opération :

« Rassurer la population,

-  Améliorer la réactivité de la gendarmerie et de la police municipale contre la délinquance d’appropriation,

Accroître l’efficacité de la prévention de proximité ».

 

Comment ça marche ?

C’est assez simple. Le Maire désigne dans chaque quartier un ou des voisins vigilants, dont le but est de faire remonter à la police municipale et à la gendarmerie « toutes les informations qu’ils estiment devoir porter à connaissance » (article 4) des forces de l’ordre. Les riverains sont priés d’apporter leur concours à cette opération puisque « la démarche de « participation citoyenne » consiste à sensibiliser les habitants en les associant à la protection de leur propre environnement » (article1)

En clair, Yves Michel propose de créer un maillage de surveillance au sein du quartier : « Empruntant la forme d’un réseau de solidarité de voisinage d’une ou plusieurs chaînes de vigilance structurées autour des habitants d’une même rue ou d’un même quartier, le dispositif doit permettre d’alerter la gendarmerie nationale ou la police municipale de tout événement suspect ou de tout fait de nature à troubler la sécurité des personnes et des biens dont ils seraient le témoin. » (Article 1).

En fait, c’est ce que nous faisons tous plus ou moins de manière non officielle. Si on connaît son voisin et qu’on sait qu’il est parti en vacances, on s’étonnera de voir de la lumière chez lui en pleine nuit Etc. Etc.

 

Limites au pouvoir des voisins vigilants

La convention signée avec la mairie établit une charte de bons comportements. Le voisin vigilant n’est pas un cow-boy : « Hors les cas de crimes ou délits flagrants qui impliquent pour les témoins de l’événement un appel direct à la gendarmerie (appel d’urgence au 17) … » (Article 4). Pas question donc de sortir avec un manche de pioche pour taper sur la tête de cambrioleurs par exemple. Ce qui est redit à l’article 1, en souligné : « Ce dispositif n’a pas pour vocation de se substituer à l’action de la gendarmerie nationale ».

D’autre part, les voisins vigilants doivent se garder de toute appréciation punie par la loi : « Les voisins vigilants transmettent … toutes les informations qu’ils estiment devoir porter à la connaissance de leurs interlocuteurs, sous réserve qu’elles respectent les droits fondamentaux individuels et ne revêtent aucun caractère politique, racial, syndical ou religieux » (Article 4).

Le contraire aurait été étonnant.

 

Pour nous, ça coince …

Il y a tout de même des choses gênantes dans cette convention, sur le plan moral et réglementaire notamment. Que le « voisin vigilant » de Marseillan ne se sente pas visé, on ne lui veut aucun mal et on ne lui prête aucune malice ou volonté de mal faire. Nous allons simplement réfléchir de manière générale sans accuser personne.

 

Difficultés à définir la menace potentielle

Ainsi, le système porte en lui les germes de dérapages futurs. On s’explique. Jeter un coup d’œil sur la porte d’entrée des maisons du quartier pour voir si elles n’ont pas été forcées, pas de souci. Mais repérer par exemple des véhicules suspects nous laisse davantage perplexes. Qu’est-ce qu’un véhicule suspect ? Un véhicule sale, cabossé ? Ou est-il suspect parce que immatriculé ailleurs que dans le département ? Est-il suspect parce que porteur de plaques roumaines ou bulgares ? Ou simplement parce que la tête du conducteur et des passagers ne plaisent pas ? Nous ne sommes pas ici sur une relation de faits précis, mais sur une appréciation totalement personnelle de la part du « voisin vigilant ». Romain Mathieu, de l’association Savoir/Agir, va même plus loin lorsqu’il critique la solidarité illusoire créée par cette opération.

« La solidarité évoquée ici est également exclusive puisque fondée sur un lien communautaire spécifique à un quartier. En se regroupant pour se protéger, les Voisins Vigilants désignent l’adversaire potentiel : celui qui vient d’ailleurs, l’inconnu, l’étranger. Ce qui est louche ou suspect, c’est avant tout ce qui est extérieur au quartier. Voisins vigilants, dans son principe même, agit comme stigmatisation de l’autre. Le dispositif est présenté comme solidaire, citoyen, participatif. La solidarité, d’universelle et inclusive dans l’idéal républicain, devient communautaire et exclusive ».

http://www.savoir-agir.org/IMG/pdf/SA14-ActuMathieu.pdf

 

Big brother may watch you!

 

Loft-story-logo-hd

En outre, comment sont choisis les voisins vigilants ? Par qui ? Rien ne le dit dans la convention Marseillanaise. On va supposer que c’est sur la base du volontariat, sans que des critères de recrutement aient été définis. Le meilleur va ainsi côtoyer le pire, avec là aussi, un accroissement des risques de dérapage et de dévoiement de l’opération, et de voir s’établir une « milice parallèle » aux forces de l’ordre, avec ses propres règles et ses propres jugements. Le voisin vigilant pourrait aussi profiter de son statut pour se mêler de ce qui ne le regarde pas, à savoir les allées et venues chez untel ou untel, du genre : « Dès que X part de chez lui, Y arrive chez sa femme et en ressort seulement un peu avant que X ne rentre ». Jean Edouard et Loana devront se méfier avant de faire des choses dans la piscine … Ou alors : « Z doit être un membre actif de l’opposition. En effet dans la semaine il a reçu 2 personnes notoirement hostiles à la politique du maire ». Ou l’inverse, si le voisin vigilant ne partage pas les idées du premier magistrat.

 

Rien ne remplace le policier formé

La différence entre un voisin vigilant et un membre des forces de l’ordre, c’est que le policier ou le gendarme est assermenté, et donc soumis à un devoir de réserve. Et qu’il est de plus formé à la protection des biens et des personnes. Garantie supplémentaire pour les citoyens, comme le souligne Alain Anziani, sénateur PS de la Gironde sur son blog le 05/08/2011 : « Nous pensions que policier était un métier qui exigeait une formation, une maîtrise de soi, un encadrement. Nous nous trompions : toute personne volontaire est compétente pour enquêter, vous ficher, dresser des listes, récolter des informations qui croisées permettront de vous classer comme suspect, devenir une sorte d’indic à la petite semaine, selon son humeur et selon les odeurs ». http://www.alainanziani.fr/content/l%E2%80%99operation-%C2%AB-voisins-vigilants-%C2%BB

 

L’échec de l’expérience alsacienne :

Comme vous avez pu le comprendre en filigrane, cette opération n’est pas une idée originale d’Yves Michel. Le « copyright » en revient à Claude Guéant, ci-devant ministre de l’Intérieur de Sarkozy, qui l’avait lancée en 2007. Un gros échec, comme le raconte le site rue89 du 07/07/2011 (vous en aviez entendu parler avant la pose des panneaux à Marseillan ? Nous, honnêtement, non) :

« En Alsace, des réunions vides et pas de volontaires

Exemple : cet automne, le préfet du Haut-Rhin annonçait fièrement que cinq communes pionnières allaient tester la « participation citoyenne ». Soultz, 7 000 habitants, a été la première à signer une convention avec l’Etat et la gendarmerie, pour renforcer la sécurité dans un quartier résidentiel. Il ne restait plus qu’à trouver des citoyens volontaires. Début novembre, lorsque le maire, le sous-préfet et les gendarmes ont organisé la réunion publique, ils se sont senti un peu seuls : selon le quotidien L’Alsace, seuls deux habitants du quartier s’étaient déplacés. Et ils n’ont même pas voulu signer comme « voisins vigilants ». Sur la même liste, Ribeauvillé, 4 800 habitants, n’a finalement pas signé la convention. Dans la banlieue de Mulhouse, la ville de Lutterbach, 6 000 habitants, a bien organisé la réunion publique, mais sans beaucoup de succès : une vingtaine d’habitants avait fait le déplacement. Et aucun ne s’est porté volontaire. « Les gens étaient perplexes », raconte Francis Wira, directeur des services généraux de la mairie. Certains ont évoqué les risques de délation, et Lutterbach abrite déjà une brigade de gendarmerie. La délinquance ? « Surtout des incivilités comme on en trouve partout ailleurs, des tags, des scooters trop bruyants... » La ville n’avait en fait rien demandé à l’Etat ».

http://www.rue89.com/2011/07/07/voisins-vigilants-gueant-veut-des-volontaires-et-vite-212544

L’explication est peut-être donnée par le site Mediapart : « Pas de citoyens volontaires en Alsace pour devenir «voisin vigilant». «Le fait de quadriller la ville, de désigner par quartier des responsables, a rappelé des pratiques qu'on aimerait oublier», reconnaît le maire (UMP) d'Altkirch, Jean-Luc Reitzer » (04/08/2011).

 

L’offensive de Claude Guéant (2011)

Claude Guéant, devant le peu de succès obtenu, avait en effet tenté de relancer les  « voisins vigilants » par une circulaire datée du 22 juin 2011 à destination des préfets, leur demandant de « mouiller la chemise » sur le terrain pour vanter l’opération. L’Alsace, pourtant terre de droite, a renâclé.

Voici une des adresses où vous pouvez télécharger cette circulaire en format PdF : http://www.rue89.com/2011/07/07/voisins-vigilants-gueant-veut-des-volontaires-et-vite-212544

Claude Guéant avait cependant sorti l’artillerie lourde, en demandant aux préfets de convaincre d’abord les conseils municipaux : « L’adhésion des élus locaux est un préalable à la mise en œuvre du dispositif », puis la population des bienfaits des voisins vigilants : « Les responsables locaux de la gendarmerie ou de la police nationale et le maire organiseront des réunions publiques pour expliquer les modalités et les apports du dispositif … En utilisant tous les vecteurs disponibles (bulletins municipaux, sites Internet des municipalités, plaquettes spécifiques de la police ou de la gendarmerie, articles dans la presse locale)… » [Tiens ! on croyait que la presse était indépendante ! NDLR].

Claude Guéant , « pour preuve » de la pertinence de son insistance, de revenir ensuite sur « certaines communes de la Drôme [qui] ont obtenu une baisse de 20 à 40% des cambriolages constatés ». Les « certaines communes de la Drôme » sont en fait une seule, à notre connaissance, celle de Donzère … Gérée par Eric Besson, maire UMP et ministre de Sarkozy ! Bonjour la transparence des statistiques, données par un ministre UMP à un autre ministre UMP !

Enfin, argument massue destiné à convaincre les populations récalcitrantes, délivré par l’ancien ministre : « Les personnes volontaires ainsi désignées pouvant alors bénéficier du statut juridique de collaborateur occasionnel du service public prévu par la LOPPSI du 15 mars 2011 ». En clair, Claude Guéant autorise les préfets à payer le « voisin vigilant » en échange de ses « informations ». Franchement et entre-nous, ça pue … Désolé de le dire comme ça !

Pourquoi un tel engouement du ministre de l’époque à développer les « voisins vigilants » ? Réponse simple, selon nous : pour limiter les embauches de gendarmes et de policiers, pour les remplacer dans les quartiers par des « voisins vigilants ».

 

La même histoire que les caméras de videosurveillance ...

Ça ne vous rappelle rien ? Pour les lecteurs habitués de notre blog, peut-être ! C’est exactement ce que nous dénoncions avec la politique de subventionnement par le gouvernement de 27 caméras de vidéo surveillance à Marseillan : « Plutôt que jouer aux apprentis sorcier avec l'argent des contribuables, restons-en aux méthodes éprouvées. L'Etat se désengage et oblige les maires à assurer presque seuls la sécurité de leurs administrés »

http://marseillanthau.canalblog.com/archives/2011/04/07/20743684.html

Nous souhaitons par conséquent que soient supprimées les pressions ou les subventions de l’Etat pour développer des ersatz de forces de l’ordre, caméras et voisins vigilants, au titre de leur efficacité non démontrées.

Nous souhaitons que le gouvernement procède, dans la capacité de ses moyens, à la remise en place d’une police de proximité, supprimée par Sarkozy, seule en capacité de maintenir et de restaurer la confiance par sa connaissance du terrain. Cette police d’Etat de proximité, couplée au travail de la police municipale, sera une véritable force au contact de la population, capable de prévenir la délinquance, de la combattre, et de désamorcer les conflits. Laissons la protection de nos concitoyens aux professionnels pour leur sécurité et leur bien-être. Voilà notre mot d’ordre. 

 

1) Cette convention n'est pas encore signée par le nouveau préfet et n'a donc pas de caractère officiel au moment où nous écrivons ces lignes. Ceux qui voudront la consulter intégralement devront attendre encore un peu ...